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mardi 7 avril 2015

le cavalier noir

extrait de  La Vraie Vie de Sébastien Knight de Vladimir Nabokov - 1941
 
La porte où je sonnai me fut ouverte par un homme maigre, grand, aux cheveux en broussaille, en manches de chemise, sans col, mais l'encolure munie d'un bouton doré. Il tenait à la main une pièce de jeu d'échecs – un cavalier noir. Je le saluai en russe.
– Entrez, entrez, me dit-il jovialement comme s'il m'eût attendu.
– Je m'appelle Un Tel, dis-je.
– Et moi, s'écria-t-il, Pavl Pavlitch Retchnoy, et il partit d'un gros rire, comme si c'eût été une bonne plaisanterie. "S'il vous plaît", dit-il en pointant son cavalier d'échecs vers une porte ouverte.
La pièce où j'entrai était sans prétentions ; il y avait une machine à coudre dans un coin, et dans l'air une légère odeur de toiles pour lingerie. Un homme de lourde stature était assis de travers à une table sur laquelle était étalé un échiquier en toile cirée, dont les cases étaient trop petites pour les pièces. Il regardait celles-ci du coin de l'œil, tandis qu'au coin de sa bouche le porte-cigarettes vide regardait de l'autre côté. Un joli petit garçon de quatre ou cinq ans était agenouillé sur le parquet, entouré de minuscules automobiles. Pavl Pavlitch lança sur la table le cavalier noir et la tête de celui-ci se détacha. Noir la revissa soigneusement.
– Asseyez-vous, dit Pavl Pavlitch. C'est mon cousin, ajouta-t-il. Noir salua. Je m'assis sur la troisième (et dernière) chaise. L'enfant se releva pour venir à moi et me montra silencieusement un crayon rouge et bleu tout neuf.
– Je pourrais te prendre la tour, maintenant, si je voulais, dit Noir sombrement, mais j'ai un meilleur coup à jouer.
Il souleva sa reine et délicatement l'insinua dans un groupe de pions jaunâtres – dont l'un était figuré par un dé à coudre.
La main de Pavl Pavlitch fondit sur l'échiquier et il prit la reine avec son fou. Puis il rit à gorge déployée.
– Et maintenant, dit Noir calmement quand Blanc eut cessé de s'esclaffer, maintenant te voilà dans le lac. Échec, mon mignon ! 

la naissance d'un joueur

Vladimir Nabokov

extrait de La Défense Loujine  de Vladimir Nabokov- 1930
 
"Non, dit Loujine, je veux jouer aux échecs.
– C'est compliqué, mon chéri, on ne peut pas apprendre en une seule fois." Il alla vers le bureau de son père, y trouva le coffret posé derrière un portrait. Sa tante se leva pour prendre un cendrier et, tout en chantonnant, elle laissa paraître sa préoccupation : "Ce serait horrible, ce serait horrible... – Voilà ! dit Loujine en posant la boîte sur un petit guéridon turc à incrustations. – Il faudrait aussi un échiquier, dit-elle. Tu sais, j'aime mieux t'apprendre à jouer à "qui perd gagne", c'est plus simple. – Non, aux échecs, dit Loujine, et il déplia l'échiquier de toile cirée. – Plaçons d'abord les pièces, dit sa tante en soupirant, les blanches ici, les noires là. Le roi et la reine l'un à côté de l'autre. Ça, ce sont les officiers. Ça, les chevaux. Et ceci, sur le côté, les canons. Maintenant..." Elle s'immobilisa soudain, tenant une pièce en l'air, et regarda du côté de la porte. "Attends, dit-elle, l'air inquiet. Je crois que j'ai oublié mon mouchoir dans la salle à manger. Je reviens tout de suite." Elle entrouvrit la porte, mais revint aussitôt. "Tant pis, dit-elle en se rasseyant. Non, ne place pas les pièces sans moi : tu embrouillerais tout. Ceci s'appelle un pion. Maintenant, regarde comment on les fait bouger. Le cheval galope, naturellement." Assis sur le tapis, son épaule frôlant le genou de sa tante, Loujine regardait sa main, parée d'un fin bracelet de platine, soulever et placer les figurines. "La reine est la plus mobile", dit-il avec satisfaction, et il rectifia du doigt la position de la pièce qui n'était pas tout à fait au milieu de la case. – Et maintenant, voilà comment ils prennent, expliquait sa tante, comme s'ils se poussaient, tu comprends ? Et les pions le font comme ceci : de côté. Lorsqu'on ne peut plus se fourrer nulle part, cela s'appelle "mat". Tu dois, par conséquent, prendre mon roi, et moi le tien. Tu vois comme c'est long à expliquer. Si l'on jouait une prochaine fois, hein ? – Non, tout de suite", dit Loujine. 

lundi 6 avril 2015

échecs et littérature

Dès l'arrivée du jeu en Occident, de nombreuses légendes  ont circulé, élevant le "roi des jeux" au rang de mythe : Achille, Ulysse, le roi Salomon, Alexandre le Grand, le roi Evilmodorach de Babylone, le roi Arthur. Dans l'imaginaire médiéval, les échecs s'imposent comme le "jeu des rois", avant d'être la distraction favorite de Philippe II d'Espagne, Charles V ou Napoléon.  Une de ces légendes voulait que les prestigieuses pièces d'échecs conservées au trésor de Saint-Denis aient été offertes par le calife de Bagdad, Haroun Al-Rachid, au demeurant grand amateur d'échecs, à Charlemagne pour son couronnement. Mais l'Empereur, qui régnait autour de 800, n'a pas connu ce jeu, introduit en Occident deux siècles plus tard. En réalité, ces pièces ont été taillées en Italie méridionale, vraisemblablement à Salerne, à la fin du XIe siècle. Les échecs de Charlemagne comptent parmi les plus beaux objets en ivoire du Moyen Âge.  Associer ainsi le jeu au souvenir du grand empereur, c'est dire le prestige dont jouissent les échecs, à la fois roi des jeux et jeu des rois. C'est dire aussi leur valeur symbolique que les artistes sauront s'approprier. Dès le Moyen Âge, les échecs entrent ainsi en littérature. Les romans de chevalerie mettent en scène de nombreuses parties d'échecs. Mais ce sont les auteurs modernes, comme Carroll, Zweig, Nabokov ou Perec, qui offrent aux échecs leurs véritables "lettres de noblesse". 
source: la BNF