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dimanche 3 mai 2015

un banquet royal


extrait du livre de Lewis Carroll de l'autre côté du miroir

Il y avait, au haut bout de la table, trois chaises ; les Reines Rouge et Blanche occupaient deux d'entre elles, mais celle du milieu était vide. Alice s'y assit, assez mal à l'aise à cause du silence ambiant, attendant impatiemment que quelqu'un prît la parole.
À la fin ce fut la Reine Rouge qui s'en chargea : "Vous avez manqué la soupe et le poisson, dit-elle. Que l'on serve le rôt !" Et les domestiques déposèrent un gigot de mouton devant Alice, qui le contempla avec quelque appréhension, car jamais auparavant elle n'avait eu I'occasion de découper pareille pièce.
"Vous avez I'air un peu intimidé, dit la Reine Rouge ; souffrez que je vous présente à ce gigot de mouton : "Alice... Mouton ; Mouton. Alice". Le gigot se mit debout dans le plat et s'inclina devant Alice ; la fillette lui rendit son salut en se demandant si elle devait rire ou avoir peur.
"Puis-je vous en donner une tranche ?" demanda-t-elle en prenant en main le couteau et la fourchette, et en tournant la tête vers I'une des Reines, puis vers I'autre.
"Certes, non, répondit la Reine Rouge d'un ton catégorique ; il est contraire à I'étiquette de découper quelqu'un à qui I'on a été présenté. Que I'on remporte le gigot !" Et les domestiques I'enlevèrent, et le remplacèrent sur la table par un énorme plum-pudding.
"S'il vous plaît, je ne désire pas que I'on me présente au pudding, se hâta de dire Alice ; ou alors il n'y aura plus de dîner du tout. Puis-je vous en donner une part ?"
Mais la Reine Rouge prit un air renfrogné et grommela : "Pudding. Alice ; Alice... Pudding. Que I'on remporte le pudding !" et les domestiques l'enlevèrent avant qu'Alice n'eût le temps de lui rendre son salut. Néanmoins, comme elle ne voyait pas pourquoi la Reine Rouge eut dû être la seule à commander, elle décida de tenter une expérience. Elle ordonna : "Serveur ! Rapportez le pudding !" et le pudding se retrouva immédiatement devant elle, comme par un coup de baguette magique. Il était si gros qu'elle ne put s'empêcher, devant lui, de se sentir un peu intimidée, comme elle I'avait été en présence du gigot de mouton ; pourtant, elle surmonta cette faiblesse par un effort de volonté et découpa une part de pudding qu'elle tendit à la Reine Rouge.
"Quelle impertinence ! s'exclama le Pudding. Je me demande si vous aimeriez que I'on découpât une tranche de vous-même, espèce de créature !"

neuf raisons pour ne pas jouer aux échecs

extrait du "Petit Traité invitant à la découverte de l'art subtil du go "Des échecs", par Pierre Lusson, Georges Perec, Jacques Roubaud - 1969 (Christian Bourgois)
 
Nous aurons à plusieurs reprises, tout au long de ce modeste ouvrage, pour aider à la compréhension de certains principes du jeu, l'occasion de parler des échecs.
Comprenez bien que ce n'est là qu'une béquille, imposée par la fâcheuse popularité de ce jeu minable en France.
Car, il faut bien se pénétrer de cette idée majeure : le GO, c'est l'anti-échecs.
Le jeu de GO n'est pas le jeu d'échecs japonais. Il existe un jeu d'échecs japonais, même qu'il s'appelle le Shôgi. On n'a jamais vu un joueur de GO jouer au Shôgi.
Qu'il nous soit donc permis de résumer ici tout le mal que nous pensons des échecs.
1. C'est un jeu féodal, fondé sur l'Exaltation du Tournoi et l'inégalité sociale.
2. C'est un jeu dont les règles varient tous les trois siècles.
3. C'est un jeu d'une antiquité contestable (à peu près contemporain de la Canasta !)
4. C'est un jeu qui (comme les Dames !) ne connaît que trois issues sans nuances : la victoire, la défaite, le nul. On gagne, on perd, certes, mais on ne peut pas gagner d'un point, ce qui est l'un des suprêmes raffinements du GO !
5. Pis d'abord, c'est pas un jeu qui rend poli !
6. Deux joueurs de force différente ne peuvent pas jouer ensemble avec intérêt pour le plus fort.
7. Une partie d'échecs dure tout au plus trente coups.
8. C'est un jeu confus où il n'y a pas deux pièces qui fassent la même chose.
9. Nous ne savons pas jouer aux échecs.

Il est inutile d'ajouter que le GO n'a aucun de ces manques (à l'exception du point n° 9, mais, en France, nous sommes à peu près les seuls à le savoir).

mardi 7 avril 2015

le cavalier noir

extrait de  La Vraie Vie de Sébastien Knight de Vladimir Nabokov - 1941
 
La porte où je sonnai me fut ouverte par un homme maigre, grand, aux cheveux en broussaille, en manches de chemise, sans col, mais l'encolure munie d'un bouton doré. Il tenait à la main une pièce de jeu d'échecs – un cavalier noir. Je le saluai en russe.
– Entrez, entrez, me dit-il jovialement comme s'il m'eût attendu.
– Je m'appelle Un Tel, dis-je.
– Et moi, s'écria-t-il, Pavl Pavlitch Retchnoy, et il partit d'un gros rire, comme si c'eût été une bonne plaisanterie. "S'il vous plaît", dit-il en pointant son cavalier d'échecs vers une porte ouverte.
La pièce où j'entrai était sans prétentions ; il y avait une machine à coudre dans un coin, et dans l'air une légère odeur de toiles pour lingerie. Un homme de lourde stature était assis de travers à une table sur laquelle était étalé un échiquier en toile cirée, dont les cases étaient trop petites pour les pièces. Il regardait celles-ci du coin de l'œil, tandis qu'au coin de sa bouche le porte-cigarettes vide regardait de l'autre côté. Un joli petit garçon de quatre ou cinq ans était agenouillé sur le parquet, entouré de minuscules automobiles. Pavl Pavlitch lança sur la table le cavalier noir et la tête de celui-ci se détacha. Noir la revissa soigneusement.
– Asseyez-vous, dit Pavl Pavlitch. C'est mon cousin, ajouta-t-il. Noir salua. Je m'assis sur la troisième (et dernière) chaise. L'enfant se releva pour venir à moi et me montra silencieusement un crayon rouge et bleu tout neuf.
– Je pourrais te prendre la tour, maintenant, si je voulais, dit Noir sombrement, mais j'ai un meilleur coup à jouer.
Il souleva sa reine et délicatement l'insinua dans un groupe de pions jaunâtres – dont l'un était figuré par un dé à coudre.
La main de Pavl Pavlitch fondit sur l'échiquier et il prit la reine avec son fou. Puis il rit à gorge déployée.
– Et maintenant, dit Noir calmement quand Blanc eut cessé de s'esclaffer, maintenant te voilà dans le lac. Échec, mon mignon ! 

la naissance d'un joueur

Vladimir Nabokov

extrait de La Défense Loujine  de Vladimir Nabokov- 1930
 
"Non, dit Loujine, je veux jouer aux échecs.
– C'est compliqué, mon chéri, on ne peut pas apprendre en une seule fois." Il alla vers le bureau de son père, y trouva le coffret posé derrière un portrait. Sa tante se leva pour prendre un cendrier et, tout en chantonnant, elle laissa paraître sa préoccupation : "Ce serait horrible, ce serait horrible... – Voilà ! dit Loujine en posant la boîte sur un petit guéridon turc à incrustations. – Il faudrait aussi un échiquier, dit-elle. Tu sais, j'aime mieux t'apprendre à jouer à "qui perd gagne", c'est plus simple. – Non, aux échecs, dit Loujine, et il déplia l'échiquier de toile cirée. – Plaçons d'abord les pièces, dit sa tante en soupirant, les blanches ici, les noires là. Le roi et la reine l'un à côté de l'autre. Ça, ce sont les officiers. Ça, les chevaux. Et ceci, sur le côté, les canons. Maintenant..." Elle s'immobilisa soudain, tenant une pièce en l'air, et regarda du côté de la porte. "Attends, dit-elle, l'air inquiet. Je crois que j'ai oublié mon mouchoir dans la salle à manger. Je reviens tout de suite." Elle entrouvrit la porte, mais revint aussitôt. "Tant pis, dit-elle en se rasseyant. Non, ne place pas les pièces sans moi : tu embrouillerais tout. Ceci s'appelle un pion. Maintenant, regarde comment on les fait bouger. Le cheval galope, naturellement." Assis sur le tapis, son épaule frôlant le genou de sa tante, Loujine regardait sa main, parée d'un fin bracelet de platine, soulever et placer les figurines. "La reine est la plus mobile", dit-il avec satisfaction, et il rectifia du doigt la position de la pièce qui n'était pas tout à fait au milieu de la case. – Et maintenant, voilà comment ils prennent, expliquait sa tante, comme s'ils se poussaient, tu comprends ? Et les pions le font comme ceci : de côté. Lorsqu'on ne peut plus se fourrer nulle part, cela s'appelle "mat". Tu dois, par conséquent, prendre mon roi, et moi le tien. Tu vois comme c'est long à expliquer. Si l'on jouait une prochaine fois, hein ? – Non, tout de suite", dit Loujine. 

Rousseau et les échecs

extrait des Confessions de Jean-Jacques Rousseau
 
Il s’avisa de me proposer d’apprendre les échecs, qu’il jouait un peu. J’essayai presque malgré moi ; et, après avoir tant bien que mal appris la marche, mon progrès fut si rapide, qu’avant la fin de la première séance je lui donnai la tour qu’il m’avait donnée en commençant. Il ne m’en fallut pas davantage : me voilà forcené des échecs. J’achète un échiquier, j’achète le Calabrais ; je m’enferme dans ma chambre, j’y passe les jours et les nuits à vouloir apprendre par cœur toutes les parties, à les fourrer dans ma tête bon gré, mal gré, à jouer seul sans relâche et sans fin. Après deux ou trois mois de ce beau travail et d’efforts inimaginables, je vais au café, maigre, jaune, et presque hébété. Je m’essaye, je rejoue avec M. Bagueret : il me bat une fois, deux fois, vingt fois : tant de combinaisons s’étaient brouillées dans ma tête, et mon imagination s’était si bien amortie, que je ne voyais plus qu’un nuage devant moi.

les trois batailles

extrait du livre d'Evrart de Conty, Le livre des échecs amoureux, vers 1400 (Bibliothèque nationale /Chêne 1991)

Le jeu d'échecs peut être comparé convenablement à l'amour à cause des nombreuses et diverses oppositions qu'on y trouve et qui ressemblent aux batailles. J'en vois trois en particulier.
La première bataille est dans le cour du jeune amoureux quand la nature le pousse à s'intéresser à l'amour, au moment où il commence à remarquer la beauté des jeunes filles qu'il rencontre sur son chemin. Et lui, qui avait l'habitude d'être indifférent à toutes, commence à mettre entre elles une différence et à orienter son imagination davantage vers l'une plus que vers les autres. Alors cette bataille s'amorce en lui : d'une part, l'amour lui montre la beauté de celle à laquelle il s'arrête, son joli corps, sa simplicité et ses manières plaisantes, et les nombreuses grâces qui sont en elle. En son cour s'engendre alors un plaisir qui l'incline à aimer celle-ci plus que toutes les autres. Par contre, quand il se ravise, il se met à résister et n'obéit plus au mouvement de l'amour ; il se blâme lui-même et se dit que ce serait folie de lui vouer son cour outre mesure. Mais à la fin, après plusieurs débats et hésitations, l'amour le travaille tant et lui remémore tellement la beauté de la jeune fille et son excellence, que, pris et vaincu, il lui abandonne son cour et son amour et accepte de se consacrer à elle.
La seconde bataille se passe aussi à l'intérieur de l'amant. Après qu'il s'est ainsi abandonné à l'amour, il se débat entre des pensées et des considérations contradictoires ; il lui arrive parfois d'être joyeux, content, et d'avoir bon espoir d'obtenir l'amour qu'il désire ; parfois au contraire, il est triste et abattu, et il lui semble qu'il perd sa peine et qu'il lui est impossible de venir à bout d'une si grande entreprise, au point d'en devenir comme désespéré. Tantôt il rit, tantôt il pleure ; parfois il s'estime heureux d'avoir une si belle amie et se félicite de l'amour qui l'a mise sur son chemin, parfois il maudit l'heure où il l'a connue et se sent malheureux de se lancer dans une entreprise si difficile, où il y a tant de périls et de peines. Parfois il reprend courage et se dit que le lendemain, dès le lever du jour, il ira quoi qu'il arrive au lieu où demeure son amie et lui avouera son amour. Mais bientôt il se ravise et pense qu'il ne serait pas bon d'y aller à cette heure-là, ou encore, s'il s'y rend, il n'ose pas se montrer à elle ni lui dire son sentiment de peur d'être rejeté ou d'être vu, et alors il se retire et s'en retourne tout confus.

Diderot et le café de la Régence


Denis Diderot

L'essor des cafés au siècle des Lumières est lié à la naissance d'une opinion publique et d'un espace public. Si au XVIIe siècle, c'est plutôt dans les salons que l'on discute littérature et philosophie, les cafés de Paris prendront le relais au temps des Lumières. C'est là que mitonnent, puis bouillonnent les idées des philosophes.
Chaque café a sa clientèle. Elle est toujours plus distinguée que celle des cabarets plus populaires où l'on ne vient pas pour les idées mais pour se rafraîchir le gosier. Et pour s'encanailler. Tandis qu'au café, on trouve des journaux, des amis pour commenter les informations ou jouer une partie d'échecs. Ainsi, le café de la Régence place du Palais-Royal est un café célèbre qui accueille les plus grands joueurs d'échecs.
C'est au café de la Régence, que Diderot rencontre le héros de sa "Satire seconde", le célèbre Neveu. Diderot est un familier du lieu qu'il fréquente en même temps que Marmontel et Jean-Jacques Rousseau. Diderot nous indique que ce café créé en  1718 est tenu jusqu'en 1745 par un certain Rey.
"Qu'il fasse beau, qu'il fasse laid, c'est mon habitude d'aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C'est moi qu'on voit toujours seul, rêvant sur le banc d'Argenson. Je m'entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie. J'abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l'allée de Foy, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d'une courtisane à l'air éventé, au visage riant, à l'œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s'attachant à aucune. Mes pensées ce sont mes catins. Si le temps est trop froid, je me réfugie au café de la Régence ; là je m'amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l'endroit du monde, et le café de la régence est l'endroit de paris où l'on joue le mieux à ce jeu. C'est chez Rey que font assaut Légal le profond, Philidor le subtil, le solide Mayot (...).
Un après-dîner j'étais là regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays (...). "
source Paris Bistrot.com

des chiffres aux pièces

extrait du livre de Stefan Zweig Le joueur d'échecs 1943

Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis comporté de façon si incongrue envers vos amis. Je flânais au hasard dans le fumoir, quand je vis ces messieurs s'asseoir devant un échiquier ; l'étonnement et l'effroi me clouèrent sur place. Car j'avais complètement oublié qu'on peut jouer aux échecs devant un échiquier tangible, avec des pièces palpables, j'avais oublié que c'est un jeu où deux personnes tout à fait différentes s'installent en chair et en os l'une en face de l'autre.
En vérité, il me fallut quelques minutes pour me rappeler que ces joueurs que je voyais là jouaient au même jeu que moi dans ma cellule, quand je m'efforçais désespérément de jouer contre moi-même. Les chiffres dont je m'étais accommodé à cette époque d'exercices farouches n'étaient donc que les symboles de ces pièces d'os. La surprise que j'éprouvais à voir que le mouvement des pièces sur l'échiquier correspondait à celui de mes pions imaginaires ressemblait sans doute à celle de l'astronome qui a déterminé l'existence d'une planète au moyen de savants calculs et qui aperçoit soudain cette planète dans le ciel sous la forme d'une substantielle et brillante étoile. Hypnotisé, je fixais l'échiquier où je contemplais mes diagrammes concrétisés par un cavalier, une tour, un roi, une reine et des pions véritables. Pour bien saisir les positions respectives des adversaires, je fus obligé de transposer le monde abstrait de mes chiffres dans celui des pièces qu'on maniait sous mes yeux. Peu à peu, la curiosité s'empara de moi. Oubliant alors toute politesse, j'intervins dans votre jeu. L'erreur qu'allait commettre votre ami m'atteignit comme un coup au cœur. D'un geste instinctif, sans réfléchir, je le retins comme on retient un enfant qui se penche par-dessus une balustrade. Plus tard seulement, je me rendis compte de la grossière inconvenance de ma conduite.

jeu, science et art

extrait du livre de Stefan Zweig Le joueur d'échecs 1943

Je n'avais encore jamais eu l'occasion de connaître personnellement un champion du jeu d'échec, et plus je m'efforçais de me représenter à celui-ci, moins j'y parvenais. Comment se figurer un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d'une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce "jeu royal", le seul entre tous les jeux qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l'on ne doive sa victoire qu'à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d'intelligence.
Mais n'est-ce pas déjà le limiter injurieusement de l'appeler un jeu ? N'est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui est suspendu entre l'un et l'autre, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre ? L'origine du jeu d'échecs se perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n'a de résultat que grâce à l'imagination du joueur ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile. C'est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n'établit rien, un art qui ne laisse pas d'œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu'il était plus durable à sa manière que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l'ennui, pour aiguiser l'esprit et stimuler l'âme. Où commence-t-il, où finit-il ? Un enfant peut en apprendre les règles, un ignorant s'y essayer et y acquérir une maîtrise d'un genre unique, s'il a reçu ce don spécial. La patience et la technique s'y joignent à une vue pénétrante des choses, pour faire des trouvailles comme on en fait en mathématiques, en poésie, en musique.

150 parties d'échecs

extrait du livre de Stefan Zweig Le joueur d'échecs 1943

Au premier coup d'œil, je fus dépité et amèrement déçu : ce livre que j'avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maîtres. N'eussé-je pas été enfermé et verrouillé, j'aurais, dans ma colère, jeté le livre par la fenêtre, car, au nom du ciel, que pouvais-je tirer de ce traité ? Au temps où j'étais au gymnase, j'avais essayé, comme la plupart de mes camarades, de faire marcher des pions sur un échiquier, un jour que je m'ennuyais. Mais comment me servir de cet ouvrage théorique ? On ne peut jouer aux échecs sans partenaire, encore bien moins sans échiquier et sans pièces.
"Je feuilletai le volume avec mauvaise humeur, dans l'espoir d'y découvrir tout de même quelque chose à lire, un avant-propos, des instructions. Mais il ne contenait que des diagrammes de parties célèbres, avec au-dessous, des signes qui me furent d'abord incompréhensibles : a2-a3, Sf1-g3, et ainsi de suite. C'était, me semblait-il, une sorte d'algèbre, dont je n'avais pas la clé.
"Peu à peu, je compris que les lettres a, b, c, désignaient les lignes longitudinales, les chiffres de 1 à 8, les transversales, et que ces coordonnées permettaient d'établir la position de chaque pièce au cours de la partie ; ces représentations purement graphiques étaient donc une manière de langage. Je pourrais peut-être, me dis-je, fabriquer une espèce d'échiquier et essayer ensuite de jouer ces parties. Grâce au ciel, je m'avisai que mon drap de lit était quadrillé. Soigneusement plié, il finit par faire un damier de soixante-quatre cases. Je cachai alors le livre sous le matelas, après en avoir arraché la première page. Puis, je prélevai un peu de mie sur ma ration de pain et j'y modelai des pièces, un roi, une reine, un fou et toutes les autres. Elles étaient bien informes, mais je parvins, non sans peine, à reproduire sur mon drap de lit quadrillé les positions que présentait le manuel.

les clichés ont la vie dure

Stéphane Zweig
 
Les clichés ont la vie dure... et plus encore ceux liés à la pratique des échecs. Aucune maman ne se demande par exemple si son enfant va "trop jouer" à la bataille, au jokari ou aux Playmobil. Annoncez lui que son fils va jouer deux heures par jour aux échecs et vous la verrez blêmir, persuadée que sa chère tête blonde va finir à l'asile à force de trop jouer.
Le grand Stéphane Zweig lui même donne corps à ces clichés dans le joueur d'échecs lorsqu'il fait dire à l'un de ses personnages: "Comment se figurer (...), un homme doué d'intelligence, qui puisse sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule: acculer un roi de bois dans l'angle d'une planchette".

lundi 6 avril 2015

l'échiquier

extrait du livre de Lewis Carroll de l'autre côté du miroir

Pendant quelques minutes Alice demeura sans mot dire, à promener dans toutes les directions son regard sur la contrée qui s'étendait devant elle et qui était vraiment une fort étrange contrée. Un grand nombre de petits ruisseaux la parcouraient d'un bout à l'autre, et le terrain compris entre lesdits ruisseaux était divisé en carrés par un nombre impressionnant de petites haies vertes perpendiculaires aux ruisseaux.
"Je vous assure que l'on dirait les cases d'un vaste échiquier ! finit par s'écrier Alice. Il devrait y avoir des pièces en train de se déplacer quelque part là-dessus – et effectivement il y en a ! ajouta-t-elle, ravie, tandis que son cœur se mettait à battre plus vite. C'est une grande partie d'échecs qui est en train de se jouer – à l'échelle du monde entier – si cela est vraiment le monde, voyez-vous bien.
Oh ! que c'est amusant ! Comme je voudrais être une de ces pièces-là ! Cela me serait égal d'être un simple Pion, pourvu que je pusse prendre part au jeu... mais, évidemment, j'aimerais mieux encore être une Reine."
En prononçant ces mots elle lança un timide regard à la vraie Reine, mais sa compagne se contenta de sourire aimablement et lui dit : "C'est un vœu facile à satisfaire. Vous pouvez être, si vous le désirez, le Pion de la Reine Blanche, car Lily est trop jeune pour jouer. Pour commencer, vous prendrez place dans la seconde case ; et quand vous arriverez à la huitième case, vous serez Reine..." À ce moment précis, on ne sait trop pourquoi, elles se mirent à courir.

le passage du miroir

extrait du livre de Lewis Carroll: De l'autre côté du miroir

"Ce salon-ci n'est pas tenu aussi bien que l'autre", se dit Alice, en remarquant que plusieurs pièces du jeu d'échecs étaient tombées parmi les cendres du foyer ; mais, un instant plus tard, c'est avec un bref "Oh !" de surprise qu'elle se mettait à quatre pattes pour les mieux observer. Les pièces du jeu d'échecs déambulaient deux par deux !
"Voici le Roi Rouge et la Reine Rouge, dit (à voix très basse, de peur de les effrayer) Alice, et voici le Roi Blanc et la Reine Blanche assis sur le tranchant de la pelle à charbon... puis voila deux Tours marchant bras dessus, bras dessous... Je ne crois pas qu'ils puissent m'entendre, poursuivit-elle en baissant un peu plus la tête, et je suis à peu près certaine qu'ils ne peuvent me voir. J'ai l'impression d'être invisible..."
À cet instant, s'élevant de la table qui se trouvait derrière Alice, on entendit un glapissement qui fit se retourner la fillette, juste à temps pour voir l'un des Pions Blancs tomber à la renverse et se mettre à gigoter : elle l'observa avec beaucoup de curiosité en se demandant ce qu'il allait se passer ensuite.
"C'est la voix de mon enfant ! s'écria la Reine Blanche en s'élançant en avant et en bousculant au passage le Roi avec une violence telle qu'elle le fit choir au beau milieu des cendres. Ma chère petite Lily ! Mon impériale mignonne !" Et elle se mit à escalader avec frénésie la paroi du garde-feu.

de l'autre côté du miroir

Lewis Carroll
 
De l'autre côté du miroir (titre original : Through the Looking-Glass, and What Alice Found There) est un roman écrit par Lewis Carroll en 1871, qui fait suite aux Aventures d'Alice au pays des merveilles. En France, ce roman a été publié pour la première fois en 1931 sous le titre La Traversée du miroir. Le titre sera changé en De l'autre côté du miroir lors de la réédition de 1938.
Alice, qui s'ennuie, s'endort dans un fauteuil et rêve qu'elle passe de l'autre côté du miroir du salon. Le monde du miroir est à la fois la campagne anglaise, un échiquier, et le monde à l'envers, où il faut courir très vite pour rester sur place. Alice y croise des pièces d'échecs (reine, cavalier) et des personnages de la culture enfantine de l'époque victorienne.
On retrouve dans ce roman le mélange de poésie, d'humour et de non-sens qui fait le charme de Lewis Carroll. Il vaut mieux connaître les règles de base du jeu d'échecs pour apprécier toutes les subtilités du roman.
Plusieurs extraits du livre sont proposés dans ce site.

échecs et littérature

Dès l'arrivée du jeu en Occident, de nombreuses légendes  ont circulé, élevant le "roi des jeux" au rang de mythe : Achille, Ulysse, le roi Salomon, Alexandre le Grand, le roi Evilmodorach de Babylone, le roi Arthur. Dans l'imaginaire médiéval, les échecs s'imposent comme le "jeu des rois", avant d'être la distraction favorite de Philippe II d'Espagne, Charles V ou Napoléon.  Une de ces légendes voulait que les prestigieuses pièces d'échecs conservées au trésor de Saint-Denis aient été offertes par le calife de Bagdad, Haroun Al-Rachid, au demeurant grand amateur d'échecs, à Charlemagne pour son couronnement. Mais l'Empereur, qui régnait autour de 800, n'a pas connu ce jeu, introduit en Occident deux siècles plus tard. En réalité, ces pièces ont été taillées en Italie méridionale, vraisemblablement à Salerne, à la fin du XIe siècle. Les échecs de Charlemagne comptent parmi les plus beaux objets en ivoire du Moyen Âge.  Associer ainsi le jeu au souvenir du grand empereur, c'est dire le prestige dont jouissent les échecs, à la fois roi des jeux et jeu des rois. C'est dire aussi leur valeur symbolique que les artistes sauront s'approprier. Dès le Moyen Âge, les échecs entrent ainsi en littérature. Les romans de chevalerie mettent en scène de nombreuses parties d'échecs. Mais ce sont les auteurs modernes, comme Carroll, Zweig, Nabokov ou Perec, qui offrent aux échecs leurs véritables "lettres de noblesse". 
source: la BNF   

jeudi 2 avril 2015

la BNF

Le site de la Bibliothèque Nationale de France (BNF) propose des articles fort intéressants concernant le jeu d'échecs dont des articles sur l'histoire des échecs et les échecs dans la littérature.
Plusieurs textes de la BNF seront repris prochainement dans le présent blog.
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