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mardi 7 avril 2015

des chiffres aux pièces

extrait du livre de Stefan Zweig Le joueur d'échecs 1943

Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis comporté de façon si incongrue envers vos amis. Je flânais au hasard dans le fumoir, quand je vis ces messieurs s'asseoir devant un échiquier ; l'étonnement et l'effroi me clouèrent sur place. Car j'avais complètement oublié qu'on peut jouer aux échecs devant un échiquier tangible, avec des pièces palpables, j'avais oublié que c'est un jeu où deux personnes tout à fait différentes s'installent en chair et en os l'une en face de l'autre.
En vérité, il me fallut quelques minutes pour me rappeler que ces joueurs que je voyais là jouaient au même jeu que moi dans ma cellule, quand je m'efforçais désespérément de jouer contre moi-même. Les chiffres dont je m'étais accommodé à cette époque d'exercices farouches n'étaient donc que les symboles de ces pièces d'os. La surprise que j'éprouvais à voir que le mouvement des pièces sur l'échiquier correspondait à celui de mes pions imaginaires ressemblait sans doute à celle de l'astronome qui a déterminé l'existence d'une planète au moyen de savants calculs et qui aperçoit soudain cette planète dans le ciel sous la forme d'une substantielle et brillante étoile. Hypnotisé, je fixais l'échiquier où je contemplais mes diagrammes concrétisés par un cavalier, une tour, un roi, une reine et des pions véritables. Pour bien saisir les positions respectives des adversaires, je fus obligé de transposer le monde abstrait de mes chiffres dans celui des pièces qu'on maniait sous mes yeux. Peu à peu, la curiosité s'empara de moi. Oubliant alors toute politesse, j'intervins dans votre jeu. L'erreur qu'allait commettre votre ami m'atteignit comme un coup au cœur. D'un geste instinctif, sans réfléchir, je le retins comme on retient un enfant qui se penche par-dessus une balustrade. Plus tard seulement, je me rendis compte de la grossière inconvenance de ma conduite.

jeu, science et art

extrait du livre de Stefan Zweig Le joueur d'échecs 1943

Je n'avais encore jamais eu l'occasion de connaître personnellement un champion du jeu d'échec, et plus je m'efforçais de me représenter à celui-ci, moins j'y parvenais. Comment se figurer un cerveau exclusivement occupé, sa vie durant, d'une surface composée de soixante-quatre cases noires et blanches ? Assurément je connaissais par expérience le mystérieux attrait de ce "jeu royal", le seul entre tous les jeux qui échappe souverainement à la tyrannie du hasard, le seul où l'on ne doive sa victoire qu'à son intelligence ou plutôt à une certaine forme d'intelligence.
Mais n'est-ce pas déjà le limiter injurieusement de l'appeler un jeu ? N'est-ce pas aussi une science, un art, ou quelque chose qui est suspendu entre l'un et l'autre, comme le cercueil de Mahomet entre ciel et terre ? L'origine du jeu d'échecs se perd dans la nuit des temps, et cependant il est toujours nouveau ; sa marche est mécanique, mais elle n'a de résultat que grâce à l'imagination du joueur ; il est étroitement limité dans un espace géométrique fixe, et pourtant ses combinaisons sont illimitées. Il poursuit un développement continuel, mais il reste stérile. C'est une pensée qui ne mène à rien, une mathématique qui n'établit rien, un art qui ne laisse pas d'œuvre, une architecture sans matière ; et il a prouvé néanmoins qu'il était plus durable à sa manière que les livres ou que tout autre monument, ce jeu unique qui appartient à tous les peuples et à tous les temps, et dont personne ne sait quel dieu en fit don à la terre pour tuer l'ennui, pour aiguiser l'esprit et stimuler l'âme. Où commence-t-il, où finit-il ? Un enfant peut en apprendre les règles, un ignorant s'y essayer et y acquérir une maîtrise d'un genre unique, s'il a reçu ce don spécial. La patience et la technique s'y joignent à une vue pénétrante des choses, pour faire des trouvailles comme on en fait en mathématiques, en poésie, en musique.

150 parties d'échecs

extrait du livre de Stefan Zweig Le joueur d'échecs 1943

Au premier coup d'œil, je fus dépité et amèrement déçu : ce livre que j'avais escamoté au prix des plus grands dangers, ce livre qui avait éveillé en moi de si brûlants espoirs, n'était qu'un manuel du jeu d'échecs, une collection de cent cinquante parties jouées par des maîtres. N'eussé-je pas été enfermé et verrouillé, j'aurais, dans ma colère, jeté le livre par la fenêtre, car, au nom du ciel, que pouvais-je tirer de ce traité ? Au temps où j'étais au gymnase, j'avais essayé, comme la plupart de mes camarades, de faire marcher des pions sur un échiquier, un jour que je m'ennuyais. Mais comment me servir de cet ouvrage théorique ? On ne peut jouer aux échecs sans partenaire, encore bien moins sans échiquier et sans pièces.
"Je feuilletai le volume avec mauvaise humeur, dans l'espoir d'y découvrir tout de même quelque chose à lire, un avant-propos, des instructions. Mais il ne contenait que des diagrammes de parties célèbres, avec au-dessous, des signes qui me furent d'abord incompréhensibles : a2-a3, Sf1-g3, et ainsi de suite. C'était, me semblait-il, une sorte d'algèbre, dont je n'avais pas la clé.
"Peu à peu, je compris que les lettres a, b, c, désignaient les lignes longitudinales, les chiffres de 1 à 8, les transversales, et que ces coordonnées permettaient d'établir la position de chaque pièce au cours de la partie ; ces représentations purement graphiques étaient donc une manière de langage. Je pourrais peut-être, me dis-je, fabriquer une espèce d'échiquier et essayer ensuite de jouer ces parties. Grâce au ciel, je m'avisai que mon drap de lit était quadrillé. Soigneusement plié, il finit par faire un damier de soixante-quatre cases. Je cachai alors le livre sous le matelas, après en avoir arraché la première page. Puis, je prélevai un peu de mie sur ma ration de pain et j'y modelai des pièces, un roi, une reine, un fou et toutes les autres. Elles étaient bien informes, mais je parvins, non sans peine, à reproduire sur mon drap de lit quadrillé les positions que présentait le manuel.

les clichés ont la vie dure

Stéphane Zweig
 
Les clichés ont la vie dure... et plus encore ceux liés à la pratique des échecs. Aucune maman ne se demande par exemple si son enfant va "trop jouer" à la bataille, au jokari ou aux Playmobil. Annoncez lui que son fils va jouer deux heures par jour aux échecs et vous la verrez blêmir, persuadée que sa chère tête blonde va finir à l'asile à force de trop jouer.
Le grand Stéphane Zweig lui même donne corps à ces clichés dans le joueur d'échecs lorsqu'il fait dire à l'un de ses personnages: "Comment se figurer (...), un homme doué d'intelligence, qui puisse sans devenir fou, et pendant dix, vingt, trente, quarante ans, tendre de toute la force de sa pensée vers ce but ridicule: acculer un roi de bois dans l'angle d'une planchette".